7

Londres. Angleterre.

 

Mike Bell était un géant de près de deux mètres, ghanéen d’origine, né à Leeds. Très noir de peau, ancien champion de basket, il dissimulait mal sa carrure athlétique sous un costume de tweed. En tant que correspondant de Providence à Londres, il était venu accueillir Paul à l’aéroport d’Heathrow. Sur le petit écriteau qu’il tenait devant lui était simplement inscrit le mot : Matisse. Paul se signala. Mike Bell le salua chaleureusement. Puis il saisit d’autorité le bagage du voyageur et le porta à deux mains, plaqué contre son ventre, comme pour aller marquer un panier.

— Je vous emmène à la maison, lança-t-il avec un clin d’œil.

Ce que Bell appelait familièrement « la maison » était un petit appartement dont disposait l’agence à Kensington. Équipé de systèmes de protection et de contre-mesures, il pouvait aussi servir de salle de réunion sûre. Il permettait surtout aux agents de passage de trouver un gîte confortable et discret à toute heure, et d’être hébergés sans laisser de trace.

— Tout était OK à Varsovie ?

— À Wroclaw. Oui, ça s’est bien passé.

Paul prit place dans la petite Ford bleue et regarda le géant se plier souplement derrière le volant.

— Quand doit-on voir le type ? demanda Paul.

— Ça n’a pas été très simple. Il a fallu qu’Archie rappelle lord Brentham plusieurs fois. C’est toujours la même histoire : les politiques prennent des engagements et, derrière, les services traînent les pieds. Ils n’aiment pas trop exposer leurs agents. Même si nous faisons partie du même monde, pour eux, nous sommes des étrangers. Ils ne veulent pas griller une couverture pour nous faire plaisir.

— Il n’était pas forcément nécessaire de me faire rencontrer un agent de terrain.

— Vous savez, avec ces excités de défenseurs des animaux, il n’y a pas que les agents de terrain qui soient menacés. Même les fonctionnaires qui traitent l’information à leur sujet au fin fond d’un bureau peuvent se faire abattre un soir en rentrant chez eux.

— Comment ça s’est réglé, finalement ?

— Ils s’en sont sortis par le haut, si on peut dire. L’homme que vous allez voir coordonne la lutte anti-FLA au plus haut niveau. En apparence, c’est une faveur qu’ils nous font. En réalité, ils l’ont choisi parce qu’il est déjà grillé. Vous verrez vous-même ce que je veux dire.

Mike Bell eut un petit sourire énigmatique et il jeta un coup d’œil à Paul.

— On a calé le rendez-vous aujourd’hui en fin d’après-midi. Je passerai vous chercher. Attendez-vous quand même à ce que ce ne soit pas très facile.

La planque était une simple pièce basse de plafond, en haut d’un escalier raide qui donnait sur la rue. Une deuxième issue débouchait sur un système de cours intérieures par lesquelles il était possible de rejoindre Holland Park et les grandes avenues qui mènent à l’ouest de Londres. La pièce était peinte en blanc et une moquette de sisal lui conférait un vague côté confortable. En dehors d’un grand lit bas et d’une table de chevet, elle contenait tout ce que les Anglais considèrent comme indispensable, c’est-à-dire rien sauf une bouilloire et du thé.

Paul s’installa par terre et consulta ses courriels. Tout allait bien à la clinique. Il n’y avait pas de message de Kerry. Il se demanda, pour se rassurer, si le répondeur ne s’était pas coupé pendant qu’il dictait son numéro de téléphone… Puis il se mit à réfléchir à sa mission. L’entrevue avec Rogulski l’avait stimulé. Quitte à avoir accepté ce travail, autant s’en acquitter le mieux possible. Il commençait à comprendre qu’il y avait dans cette affaire plus de zones d’ombre qu’Archie ne le pensait, ou ne l’avait avoué.

Les services de Providence lui avaient transmis en pièce jointe par Internet un gros dossier de documentation. Paul fit un tri dans les articles qu’il contenait et commença à les lire. Mais le silence de la pièce et le décalage horaire qu’il n’avait pas encore rattrapé lui firent bientôt fermer les yeux.

Mike Bell arriva à cinq heures. Il avait troqué son costume contre un jean large qui lui tombait au milieu des cuisses. Il était chaussé de Nike roses gonflées comme des oreillers et vêtu d’un maillot rouge sans manches qui dégageait ses énormes bras noirs.

— Les Anglais sécurisent la rencontre, dit-il. Le type est mieux gardé que la reine, vous verrez. Moi, je resterai en arrière pour vérifier que vous n’êtes pas suivi à l’aller ni surtout au retour.

Comme Paul regardait sa nouvelle tenue avec étonnement, Mike ajouta :

— C’est malheureux à dire, mais si je suis habillé en banquier de la City, tout le monde se retourne sur moi. Déguisé comme ça, je passe inaperçu.

Il donna à Paul quelques indications sur l’itinéraire à suivre. Ils calèrent leurs montres et partirent à trois minutes d’intervalle. Paul traversa Hyde Park à pied jusqu’à Marble Arch. Là, au péril de sa vie, il traversa la voie rapide pour rejoindre l’autre côté. Il se sentait toujours mal réveillé ou un peu saoul dans la circulation britannique avec sa conduite à gauche et ses interpellations inscrites dans le sol : regardez à droite ! Attention ! Danger ! Sens unique ! Comme beaucoup d’Américains de souche, il se sentait facilement chez lui en Italie ou en Grèce, en dépit des différences. Dans le monde britannique, malgré la trompeuse parenté de langue, il avait l’impression d’un abîme de singularités.

Le quartier de Mayfair, avec ses petites rues, était plus calme, d’autant que le péage dissuadait la plupart des conducteurs de s’y aventurer. C’est le genre de lieux d’où ont été bannis les enfants, les pauvres, les immigrés et plus généralement les habitants. Il n’y a plus de risque d’y faire de mauvaises rencontres. On est sûr de rester en vie, mais c’est parce que le quartier, lui, est mort. Paul suivit des alignements de maisons en brique. Les portes vivement colorées se faisaient une gloire, et sur plaques de cuivre s’il vous plaît, d’abriter des cabinets d’architecture à la mode ou des agences de publicité branchées. Il tourna deux fois à droite comme le lui avait recommandé Mike et déboucha sur Berkeley Square. Les platanes de la petite place étaient en bourgeons ; à leur pied, des jonquilles pointaient dans l’herbe clairsemée. Paul repéra une camionnette blanche déglinguée garée à un coin de rue. Il était certain que des barbouzes britanniques étaient planquées à l’intérieur. Il aurait bien lancé un clin d’œil au chauffeur qui faisait mine de se curer les dents en écoutant la radio. Mais, ce genre de gamineries était capable de tout faire capoter. Il prit l’air de celui qui n’avait rien remarqué et marcha comme convenu jusqu’au numéro 12.

C’était un immeuble moderne, grossièrement planté au milieu de petites maisons victoriennes toutes fardées de fleurs. Dans le hall, une hôtesse était dissimulée par le comptoir de marbre, comme une sentinelle en embuscade derrière des sacs de sable.

— Cinquième étage, lâcha-t-elle avant que Paul eût le temps d’ouvrir la bouche. Porte 22.

Il ne rencontra personne dans l’ascenseur. Dès qu’il arriva devant la porte 22, elle s’ouvrit et deux mains le tirèrent à l’intérieur. Mike l’avait prévenu et il se laissa faire. L’homme qui l’avait saisi était armé d’un 9 mm qu’il tenait pointé sur lui. De l’autre main, il le fouilla de haut en bas. Ensuite, sans un mot, il le poussa dans la pièce voisine où l’attendaient trois agents en civil qui le firent asseoir.

Une radio, qu’un des hommes portait à la ceinture, se mit à crachoter. Il la plaqua contre son oreille. Tout le monde se raidit. Paul se leva. Enfin, la porte située en face de celle par laquelle il était entré s’ouvrit. Il fut aspiré dans un bureau qui donnait sur le square par une longue baie vitrée. Un homme assis sur une banquette en Skaï noir lui fit signe de prendre place devant lui. Dès que Paul fut habitué à la forte lumière de la pièce, il eut un mouvement de recul.

Le personnage qui lui faisait face était vêtu d’un élégant costume de drap bleu. Il avait noué une cravate de soie en indienne rouge et jaune au-dessus de son gilet. Ses chaussures étaient impeccablement cirées. Mais ce qui dépassait de vivant hors de cette enveloppe matérielle était difficilement soutenable à la vue. C’était un individu d’une soixantaine d’années, petit et sec, dont on avait dû dire longtemps qu’il ne présentait aucun signe particulier. Ce n’était plus vrai, hélas. Désormais tout le côté droit de son visage était horriblement déformé, couturé de cicatrices et de greffes. Leur teinte rose et leur aspect enflammé donnaient à penser que l’accident datait tout au plus de deux ou trois ans. La peau, de ce côté, portait les stigmates d’une profonde brûlure qui avait formé des brides et des bourrelets en se refermant. Des cheveux raides, certainement postiches, recouvraient l’emplacement d’une oreille manquante. Son œil droit, rond et brillant, avait la fixité d’une prothèse. Seule la main gauche de l’homme apparaissait. L’autre manche était vide. Le bras devait être coupé un peu en dessous du coude.

— Major Cawthorne, annonça l’homme brusquement. Que puis-je pour vous ?

Il était difficile d’interpréter la mimique de ce visage défiguré, mais le ton était celui d’une profonde mauvaise humeur.

— Je vous remercie de me recevoir, commença Paul.

— On m’en a donné l’ordre, coupa Cawthorne sans laisser le moindre doute sur le désagrément que lui causait cette rencontre. Nous ne pouvons rien refuser à lord Brentham, n’est-ce pas ?

Paul toussa pour reprendre contenance.

— Voilà, je suis en mission pour une agence qui…

— Nous savons tout cela. J’ai assez peu de temps, docteur Matisse. Pourriez-vous aller au fait et me poser les questions auxquelles vous souhaitez que je réponde ?

Paul résuma le dossier polonais. Le major d’un geste impatient l’encouragea à abréger.

— Londres est le meilleur centre d’observation des mouvements violents de défense des animaux, conclut Paul. Nous avons pensé que vous pourriez peut-être nous donner quelques pistes sur cette affaire.

— Quelles pistes ?

— Par exemple, s’agit-il d’un groupe apparenté au Front de libération animale qui existe chez vous ?

Le major se raidit. Il crispa la partie indemne de son visage. Par contraste, cela eut pour effet d’accentuer l’effrayante immobilité de l’autre. Il attendit un moment avant de répondre.

— Le FLA, trancha-t-il enfin, n’existe pas. C’est une nébuleuse de groupes et même d’individus qui n’ont aucun lien entre eux, sinon qu’ils se revendiquent de la même cause. Voilà ce que vous pouvez répondre à vos mandataires. Cela vous permettra de justifier vos honoraires. Rien ne vous interdit de vous documenter un peu plus pour étayer votre rapport. Vous trouverez tout ce que vous voudrez sur Internet.

La brutalité de cette réponse révélait la frustration d’un agent contraint par des pressions politiques à sortir de son anonymat. Mais c’était aussi la haine ordinaire d’un fonctionnaire mal payé à l’égard d’un consultant privé, a priori incompétent mais grassement rémunéré.

Paul baissa la tête et accusa le coup. L’optimisme d’Archie quant à l’implantation de son agence sur le Vieux Continent était décidément très prématuré. En deux entretiens, avec Rogulski et maintenant avec le major, Paul avait eu à subir autant d’humiliants revers…

Pourtant, cette fois, il n’avait pas envie d’accepter son sort aussi facilement. Après tout, tant pis pour l’agence et tant pis pour Archie. Il ne supportait pas le mépris que ces Européens lui témoignaient. Il le prenait comme une insulte personnelle qu’il n’avait aucune raison d’encaisser. Quand il était gamin et qu’il jouait au football avec son père, il prenait des colères de ce genre. Il se recroquevillait comme un bouledogue et fonçait. Plus tard au collège et dans l’armée, il était connu pour ses coups de sang. Même ses camarades plus costauds avaient appris à le craindre. Quand il rentrait la tête dans les épaules et prenait ainsi son élan pour se jeter sur eux, il ne trouvait pas grand monde pour lui résister.

Paul se pencha en avant, posa les coudes sur ses genoux et tendit le cou pour que Cawthorne l’entende sans avoir à hausser le ton.

— Écoutez-moi bien, major, dit-il en prenant l’accent du Sud, celui qu’il avait appris à imiter quand il allait voir ses grands-parents dans la Louisiane profonde. Je suis un soldat, c’est tout. Pas autre chose. Comme vous, en somme. Je ne connais pas ce lord Brentham ni personne de là-haut. Et vous voulez que je vous dise ? Ce n’est pas mon affaire. Je ne fais qu’obéir aux ordres qu’on m’a donnés. C’est bien possible que d’autres s’en mettent plein les poches. Mais moi je ne gagne rien dans tout ça.

Le major eut un petit mouvement de recul, preuve qu’il avait bien perçu le changement de ton et la sourde menace que contenait l’attitude nouvelle de son interlocuteur. Paul avait réussi à casser une barrière. Pour forcer tout à fait l’entrée, il fallait maintenant exploiter le capital de sympathie dont un jeune militaire américain, a priori simple et naïf, dispose toujours dans l’esprit d’un de ses aînés anglais. Paul fit pétiller ses yeux, libéra tout le charme dont il était capable et continua dans le registre du bon gars du Sud, quintessence de ces milliers de jeunes hommes courageux, couchés sous la terre de Normandie pour avoir voulu délivrer l’Europe du nazisme.

— Moi, ce qui m’intéresse, major, c’est ma mission. L’important, pour des soldats, c’est de savoir qui est leur ennemi. Il me semble bien que nous avons les mêmes, vous ne croyez pas ? Si les salauds qui vous ont défiguré comme ça sont en train de s’implanter dans de nouveaux pays, s’ils préparent un mauvais coup et que des gens innocents doivent y laisser la vie, je pense que nous avons intérêt l’un et l’autre à leur barrer la route, pas vrai ? Il n’y a pas grand-chose d’autre qui compte, en face de ça, à mon avis.

Le major fit « hum », toussa, se leva d’un coup, avec une agilité étonnante compte tenu de ses blessures. Il se mit à déambuler dans la pièce, regarda par la fenêtre puis revint à Paul qu’il considéra longuement.

— OK, Matisse, fit-il sur un ton raide, celui que prend un militaire pour cacher son émotion et dissimuler l’affection qu’il peut avoir pour un subordonné. Vous êtes un agent loyal. Oublions tout cela et parlons de votre affaire sur le fond.

Paul se redressa et sourit. C’était tout ce qu’il attendait de Cawthorne. Libre à lui de continuer à le traiter avec condescendance, pourvu qu’un semblant de communication devienne possible.

— Vous devez savoir ceci, dit le major, toujours debout et qui regardait maintenant dans le vague en déambulant. Le FLA est l’une des premières menaces terroristes en Angleterre aujourd’hui. Les islamistes sont dangereux, bien sûr, mais ils frappent des cibles indiscriminées, massives et relativement rarement. L’Armée de libération animale, qui est la branche « combattante » du FLA, vise des objectifs spécifiques (industries, personnages politiques, leaders d’opinion) de façon sélective et continue. Il ne se passe pratiquement pas de semaine sans qu’ils commettent un acte hostile. Lutter contre ce terrorisme exige de notre part une forte prise de risque. Voilà pourquoi nous n’aimons pas qu’on nous expose inutilement.

Paul craignit un instant que le major n’en revînt à lord Brentham et à l’irresponsabilité des dirigeants. Mais il poursuivit.

— Nous nous réjouissons de voir de nouveaux pays comme la Pologne prendre conscience du danger que représentent ces mouvements. Malheureusement ou heureusement, je ne sais pas, l’affaire que vous m’exposez ne me paraît pas liée directement à l’activité du FLA telle que nous la combattons ici.

Implicitement, Cawthorne admettait donc que le FLA n’était pas seulement une nébuleuse spontanée mais un mouvement organisé.

— Est-ce que vous pouvez m’en dire un peu plus sur la structure de ce mouvement ?

Le major se raidit et fixa Paul d’un air outragé. Décidément la technique directe était la meilleure. Face à la robuste simplicité de la pensée américaine, Cawthorne se sentait désarmé. Il était réduit à mettre de côté les subtilités de ses raisonnements pour en tirer quelques conclusions directement compréhensibles par le rustre qu’il avait devant lui.

— Le Front de libération animale a été créé ici, en Angleterre, en 1979. Au début, leur cheval de bataille, sans jeu de mots, était l’interdiction de la chasse à courre. On a d’abord cru qu’il s’agissait du énième mouvement de défense des animaux comme la SPA, etc., en somme des gens plutôt sympathiques et complètement inoffensifs. En réalité, ce n’était pas ça du tout. L’apparition du FLA correspondait à une rupture idéologique complète. Avez-vous lu leur bible, le livre de Peter Singer, Animal libération ?

— Non.

Cela faisait partie de la documentation sélectionnée par Providence. Mais Paul s’était endormi avant de la lire… Heureusement, dans la relation qui s’était installée avec Cawthorne, cette ignorance était plutôt un bon point : elle cadrait avec l’idée que l’Anglais se faisait du personnage inculte mais honnête qui l’interrogeait.

— Lisez-le. Vous verrez de quoi il s’agit. La libération animale, pour Singer, n’est pas un acte humanitaire. Il n’est pas question d’aimer les animaux ni de leur donner une valeur d’utilité. La libération animale, c’est un combat politique et philosophique qui s’inscrit dans le mouvement de l’Histoire. L’esclavage a été aboli, la tolérance religieuse conquise, l’égalité des races reconnue, le droit des femmes inscrit dans la loi. Maintenant, il est temps de passer aux gorilles, aux chiens, aux poissons.

Paul sourit, mais le major lui renvoya un regard infiniment triste. À l’évidence, ces idées n’étaient plus pour lui depuis longtemps un motif de plaisanterie.

— Dans la conception de ces théoriciens, l’homme, voyez-vous, n’est qu’une espèce parmi d’autres. Elle n’a pas plus de valeur que les autres et ne devrait pas avoir plus de droits.

— Un être humain n’a pas plus de valeur qu’un chien ?

— Pas plus, non. Pas moins non plus, remarquez.

— Une chance !

— Je comprends que cela vous choque. C’est d’ailleurs le point qui a valu le plus d’ennuis à Singer. Il a même dû s’exiler à cause de cela. Dans son ouvrage, il affirme en substance qu’un bébé humain déficient mental ne lui paraît pas plus digne d’être protégé qu’un gorille intelligent. Vous voyez l’esprit ?

Cawthorne énonçait ces idées sur un ton naturel. On reconnaissait là une particularité de l’esprit britannique qui respecte les opinions les plus extrêmes, au nom de la liberté d’expression. Quitte, dans le même temps, à les combattre sans merci.

— Mettre une race au-dessus des autres, reprit-il, est un crime raciste. De même, pour les militants du FLA, affecter l’être humain d’un prix particulier au regard des autres espèces est un crime spéciste. Chaque jour, les humains se rendent coupables à l’égard des animaux d’actes qui, appliqués aux hommes, s’appelleraient meurtre, torture, esclavage. On tue des bêtes pour les manger, on sacrifie des animaux de laboratoire pour la recherche, on enferme des singes dans des cages leur vie durant pour les montrer aux enfants. Ce sont des crimes spécistes particulièrement odieux. Tuer ceux qui s’en rendent coupables n’est donc pas un crime : c’est un acte légitime.

— Combien de gens franchissent ce pas, parmi les défenseurs des animaux ?

— Peu, nous sommes d’accord. La majorité des personnes qui se préoccupent des bêtes sont des militants à l’ancienne. Ils se battent pacifiquement pour améliorer le sort des animaux. Mais vous savez comme moi que le terrorisme n’est pas une question de nombre. Sa violence est souvent en proportion inverse de sa représentativité. Le noyau d’activistes du FLA est réduit mais extrêmement dangereux.

Cawthorne venait de faire l’aveu complet qu’existait bien le centre structuré dont il avait d’abord contesté la réalité. Paul jugea inutile de le lui faire remarquer.

— Les gens du FLA ne sont accessibles à aucune forme de compassion à l’égard de l’humanité et cela les conduit d’abord à se sacrifier eux-mêmes. Pendant la guerre au Kosovo, par exemple, vous vous souvenez que près d’un million de gens s’étaient réfugiés en Albanie pour fuir les bombardements de l’OTAN ? Eh bien, des militants du FLA sont entrés clandestinement dans les zones désertées pour aller s’occuper du bétail abandonné dans les fermes.

— Sous les bombardements ?

— Parfaitement. Ils n’ont pas hésité à risquer leur peau pour sauver celle des vaches…

Cawthorne eut une horrible grimace. Tout ce qu’il lui restait de sourire.

— Quand on fait si peu de cas de sa vie, on n’a pas plus d’égard pour celle des autres. Quand ils ont plastiqué ma voiture, cela n’a pas dû leur provoquer d’états d’âme…

— Vous étiez à leur contact ?

— N’entrons pas dans les détails. Il n’y a pas trente-six manières de surveiller des groupes terroristes. On n’apprend pas grand-chose sur eux en regardant des photos satellites.

Cette pierre dans le jardin des Américains n’atteignit pas Paul, car il partageait cette défiance à l’égard de la technologie.

— D’autres ont pris votre relais ?

Une telle question était encore une grossièreté et Paul le savait. Il avait un peu l’impression de violenter une vieille marquise. Cawthorne, passé un premier sursaut d’indignation, vint se rasseoir et dit d’une voix sans timbre :

— Il le faut bien.

— Quelle influence a le noyau secret du mouvement sur les opérations menées ? Est-ce lui qui les commandite, qui les oriente ?

— Les principales, celles qui donnent l’impulsion en désignant de grandes cibles. Par exemple, la campagne de harcèlement contre Rexho, la multinationale de cosmétiques, a été planifiée.

Un garde passa la tête par une porte, celle par laquelle Cawthorne avait dû entrer et qui menait sans doute à une autre entrée sur une autre rue. L’agent fit un signe vers la montre à son poignet. Cawthorne hocha la tête pour faire savoir qu’il était conscient de l’heure.

— Mais la particularité du FLA, reprit-il en parlant plus vite, comme s’il avait voulu maintenant pouvoir tout dire à Paul avant de se retirer, c’est sa démultiplication. Le groupe central diffuse des conseils par Internet pour mener des actions violentes. Comment s’y prendre pour fracturer une serrure, débrancher une alarme, pénétrer dans une installation industrielle ? Comment échapper aux poursuites ? Quelles cibles frapper ? Un peu partout, des inconnus captent ces messages et passent à l’acte sans informer personne. Parfois ce sont de petits groupes, parfois ce sont des individus seuls qui agissent. Le FLA « central » n’a plus ensuite qu’à collecter des informations sur toutes ces actions spontanées. Ils les mettent sur leur site, en les plaçant sous leur bannière.

— Vous ne pensez pas que l’affaire polonaise ait été directement téléguidée ? Selon vous, elle ne correspond pas à une ambition stratégique d’expansion du mouvement vers les pays émergents de l’Est ?

— J’en doute fort. C’est une action très classique, et de portée mineure. Si le FLA avait voulu commanditer quelque chose en Pologne, il aurait choisi une opération de plus grande envergure et plus cohérente.

— Comme quoi, par exemple ?

— Ils auraient pu viser une activité industrielle. Mais, surtout, ils auraient assorti cela de communiqués, de justifications et appelé à d’autres actions. Dans votre cas, j’ai fait vérifier, il n’y a rien eu.

— Quelle conclusion en tirez-vous ?

— À mon avis, c’est une initiative spontanée, un petit groupe local qui a été faire un tour sur les sites Web du FLA…

— Les Polonais sont formels pour dire que ça ne vient pas de chez eux.

— Vous croyez qu’ils sont compétents ?

— Pour fliquer leur population, ils ont hérité d’un certain savoir-faire.

— Vous avez sans doute raison.

— Ils pensent que l’opération a été lancée depuis l’étranger. Wroclaw est presque une ville frontalière. Ce n’est peut-être pas un hasard.

— Les postes-frontières n’ont intercepté personne ?

— Ni vers l’Allemagne ni vers la Tchéquie. Personne qui corresponde au signalement du commando. C’est ce qui donne à penser que la fuite a été rigoureusement préparée, comme toute l’opération d’ailleurs.

— Que disent les services allemands ? Ils sont bien renseignés sur ces milieux.

— Les Polonais ont interrogé le BND. Il n’a eu vent d’aucune opération de ce genre dans les groupes écologistes allemands. C’est pour cela que, finalement, ils ont pensé au FLA.

— Vraiment, cela me paraît très très peu probable.

— Mais l’action a été signée… Que faites-vous de ces inscriptions sur les murs ?

— Je ne sais pas, moi, c’est peut-être… une diversion.

— Que voulez-vous dire ?

— Je vous livre ce qui me passe par la tête. Tout est possible, dans ce genre d’affaires. Cette action pourrait avoir un tout autre sens. Elle n’est peut-être qu’une simple étape dans un projet différent, plus vaste. Et pour ne pas compromettre la suite des événements, on a voulu la maquiller en opération de libération animale…

Paul hocha la tête et ne put masquer son étonnement. Cawthorne était visiblement heureux d’avoir pu faire triompher finalement la pensée complexe sur la niaise simplicité d’outre-Atlantique.

— C’est une idée intéressante, dit Paul. Comment la vérifier ?

— Dans ce genre d’enquêtes, vous le savez bien, on ne peut compter que sur le hasard. Pour s’y retrouver dans les masses d’informations qui sont collectées sur ces milieux, il faudrait un indice, même ténu.

— Un indice venant d’où ?

— Je ne sais pas, moi : une écoute téléphonique, un recoupement avec un épisode similaire, une particularité de la cible.

Un long silence se fit. À son tour, Cawthorne regarda ostensiblement sa montre. L’entretien, pour des raisons de sécurité, devait prendre fin et il se leva. « Une particularité de la cible. » Paul tendit la main et la posa sur celle valide du major pour le retenir un instant.

— Est-ce que, dans ces milieux, vous auriez entendu parler… du choléra ?

Cawthorne avait l’air de tomber des nues.

— Le choléra ?

— Oui, je ne sais pas, moi, est-ce que dans les publications, les projets, les justifications philosophiques de ces groupes extrémistes, le choléra pourrait jouer un rôle ou être seulement mentionné ?

— Cela ne me dit absolument rien.

Il y eut un long silence. Paul devait paraître si dépité que Cawthorne le prit en pitié et le rassura d’une voix douce.

— Ne vous tournez pas les sangs pour cette affaire, mon garçon. Si le sujet vous intéresse, vous trouverez d’autres occasions de vous mettre sur les traces de ces types. Mais il faut se rendre à l’évidence : quoi qu’en dise la police, cette opération polonaise n’est sans doute qu’un petit cafouillage local. Deux ou trois excités qui se sont monté la tête tout seuls. L’ouverture des pays de l’Est a fait entrer là-bas toutes nos lubies. La protection animale comme le reste. Ce n’est ni très étonnant, ni encore très grave. Pour qu’un mouvement comme celui-là prenne de l’ampleur, il faudrait soit qu’il reçoive un important soutien de l’étranger, ce qui n’est pas le cas, soit qu’il corresponde à une forte tradition dans le pays. Je n’ai pas l’impression que les Polonais sont particulièrement réceptifs aux problèmes des animaux. Je me trompe ?

Paul haussa les épaules pour montrer son ignorance.

— En tout cas, vous en savez assez pour rédiger votre rapport, n’est-il pas vrai ?

Ils se séparèrent sur ces paroles presque amicales. Paul, une fois dans la rue, reprit le chemin par lequel il était arrivé. À la grille de Hyde Park, Mike Bell le rejoignit et ils rentrèrent ensemble vers Kensington.

— Alors, il vous a parlé ?

— Oui.

— Félicitations. Il a une sacrée réputation, vous savez. Je n’ai pas voulu vous inquiéter avant… Je ne pensais même pas que vous tiendriez trois minutes.

Et, en se dandinant sur ses baskets roses, il éclata d’un rire sonore auquel Paul ne put résister.

 

Archie n’aurait voulu manquer pour rien au monde le récit de l’entrevue avec les services anglais. Il appela l’appartement sûr à une heure du matin et Paul lui fit un récit succinct de sa rencontre avec le major Cawthorne.

— Hum, conclut Archie, c’est assez maigre.

— Je le pense aussi. Mais le type est sincère. Cette histoire polonaise est sans doute, comme il le dit, un incident isolé et parfaitement banal.

Archie resta un long instant silencieux. Paul l’imaginait en train de tripoter rêveusement sa boutonnière, là où il épinglait ses décorations, dans les pays où elles ont un sens. Aux Etats-Unis, il n’en portait pas.

— On ne pouvait pas avoir trop d’illusion, reprit Archie. C’était déjà bien gentil de la part de lord Brentham de nous avoir sous-traité une affaire. Il ne fallait pas espérer que ce soit un dossier de première importance. Mais c’est sans gravité. Nous allons répondre aux Polonais ce que les Anglais leur auraient répondu s’ils avaient gardé l’enquête pour eux. Vous allez nous mitonner un petit rapport basé sur ce que vous a dit ce loyal officier britannique. On ajoutera quelques annexes scientifiques auxquelles ils ne comprendront rien. Vous couvrirez tout cela de vos titres universitaires. Sous un faux nom, bien entendu. Et j’irai moi-même à Varsovie porter le rapport à leur ministre de l’Intérieur.

Paul s’était fait tirer l’oreille pour accepter cette mission. Mais, maintenant qu’il était lancé, il acceptait assez mal l’idée qu’elle tourne court.

— J’ai encore quelque chose à vérifier, à propos de ce que m’a raconté Rogulski, le chef du laboratoire.

— Il vous a paru comment celui-là ?

— Un peu bizarre.

— Un savant fou, commenta Archie.

Paul le voyait hausser les épaules. Parmi toutes les catégories sociales qu’il méprisait, le savant génial et misérable était une des icônes favorites d’Archie.

— Il n’est pas fou. Il a peur. Et je ne sais pas de quoi.

— Mais avez-vous trouvé des choses anormales ou suspectes, du point de vue scientifique ?

— Je ne crois pas. Pour tout vous dire, j’ai été un peu maladroit et le type s’est méfié. Je pense vraiment qu’il ne m’a rien caché d’important. Mais comme je ne suis pas un spécialiste de sa discipline, la microbiologie, j’aimerais faire un petit crochet par Paris, pour vérifier certaines choses qu’il m’a dites.

— Par Paris ! Vous ne pouvez pas vous renseigner aux États-Unis en rentrant ?

— Chez nous, ça paraîtra curieux que je m’intéresse tout à coup à des sujets comme ceux-là. Et à Paris, ils ont un des meilleurs chercheurs mondiaux dans le domaine.

Archie avait toujours considéré la France comme un endroit de plaisir et la patrie de la futilité. Il accepta l’idée que Paul y fasse un tour mais à titre de récréation.

— Si vous ne trouvez rien, rentrez tout de suite, conclut-il.

Le Parfum D'Adam
titlepage.xhtml
Le parfum d'Adam_split_000.htm
Le parfum d'Adam_split_001.htm
Le parfum d'Adam_split_002.htm
Le parfum d'Adam_split_003.htm
Le parfum d'Adam_split_004.htm
Le parfum d'Adam_split_005.htm
Le parfum d'Adam_split_006.htm
Le parfum d'Adam_split_007.htm
Le parfum d'Adam_split_008.htm
Le parfum d'Adam_split_009.htm
Le parfum d'Adam_split_010.htm
Le parfum d'Adam_split_011.htm
Le parfum d'Adam_split_012.htm
Le parfum d'Adam_split_013.htm
Le parfum d'Adam_split_014.htm
Le parfum d'Adam_split_015.htm
Le parfum d'Adam_split_016.htm
Le parfum d'Adam_split_017.htm
Le parfum d'Adam_split_018.htm
Le parfum d'Adam_split_019.htm
Le parfum d'Adam_split_020.htm
Le parfum d'Adam_split_021.htm
Le parfum d'Adam_split_022.htm
Le parfum d'Adam_split_023.htm
Le parfum d'Adam_split_024.htm
Le parfum d'Adam_split_025.htm
Le parfum d'Adam_split_026.htm
Le parfum d'Adam_split_027.htm
Le parfum d'Adam_split_028.htm
Le parfum d'Adam_split_029.htm
Le parfum d'Adam_split_030.htm
Le parfum d'Adam_split_031.htm
Le parfum d'Adam_split_032.htm
Le parfum d'Adam_split_033.htm
Le parfum d'Adam_split_034.htm
Le parfum d'Adam_split_035.htm
Le parfum d'Adam_split_036.htm
Le parfum d'Adam_split_037.htm
Le parfum d'Adam_split_038.htm
Le parfum d'Adam_split_039.htm
Le parfum d'Adam_split_040.htm
Le parfum d'Adam_split_041.htm
Le parfum d'Adam_split_042.htm
Le parfum d'Adam_split_043.htm
Le parfum d'Adam_split_044.htm
Le parfum d'Adam_split_045.htm
Le parfum d'Adam_split_046.htm
Le parfum d'Adam_split_047.htm
Le parfum d'Adam_split_048.htm
Le parfum d'Adam_split_049.htm
Le parfum d'Adam_split_050.htm
Le parfum d'Adam_split_051.htm
Le parfum d'Adam_split_052.htm
Le parfum d'Adam_split_053.htm
Le parfum d'Adam_split_054.htm